Rentrée de l’Antenne inclusive de Saint Guillaume, rencontre(s), échanges et culte du 29 septembre 2018.

Quelle journée !
Je suis assise devant le clavier et me dis qu’il faut garder une trace de cette journée, à la fois pour moi, mais aussi pour mes amis, copains, collègues qui pour diverses raisons n’ont pu assister à ces heures précieuses et nourrissantes.
Et pour les autres aussi, qui voudraient savoir, apprendre et comprendre.

La rentrée de l’Antenne inclusive de Saint Guillaume à Strasbourg nous a fait vivre trois temps forts :

  • une rencontre avec la théologienne et écrivaine Marion Muller-Colard, membre du CCNE.
  • un culte inclusif à l’église avec traduction en langue des signes
  • la représentation au soir de Bouche cousue, de Marion Muller-Colard, par la compagnie Le Gourbi bleu, en partenariat avec l’association le Refuge, qui accueille les jeunes rejetés par leurs familles en raison de leur orientation sexuelle et/ou de leur identité de genre. Une lecture traduite en langue des signes, et accompagnée avec bonheur au clavier par un musicien qui ponctuait délicatement les mots ou les gestes de Juliette, la comédienne.

Je n’avais jamais mis les pieds à Saint Guillaume, car à l’époque où je vivais encore à Strasbourg il y a plus de 25 ans, je n’en ai pas eu l’occasion.
Et puis à mon départ de Strasbourg, je n’ai plus jamais mis les pieds dans une église. Mis à part pour les enterrements et les mariages.

Les lieux, les bancs de bois alignés, les grands orgues, la chaire imposante du temps du magistère, d’un autre temps, des toiles imposantes, aux couleurs assombries par les siècles, mais dans lesquelles on discerne un rayon éclairant le regard de celui qui ploie sous la croix.
Un autel, un crucifix. Et des pancartes du monde d’aujourd’hui qui disent, ou crient, l’accueil de tous.

« Par la grâce de Dieu, je suis ce que je suis » (Corinthiens 15 :10)

« Croyant.e. s homophobes, convertissez-vous ! »

Et d’autres encore.

Dieu dit du bien de nous

Ça se conjugue bien.

 

Les mots, les chants ont convoqué dans ma tête des textes bibliques que j’aime ruminer, au sens de mâcher longuement pour entrevoir tous les possibles qu’ils recèlent.

Déjà les mots du pasteur, ceux d’un vrai accueil : ceux qui accueillent aussi les petits chiens de la Cananéenne. Enfin ! pour qu’ils n’aient plus à se contenter des miettes sous la table. J’aime bien l’histoire de cette rencontre, j’y pense toujours quand on parle d’accueil. L’an dernier à la fac, j’ai rendu un travail sur la comparaison entre Matthieu et Marc qui racontent chacun cet épisode.
Les mots ont leur importance. Un mot peut tuer ou relever. Un peu comme la gifle donnée à Amandana dans Bouche cousue, qui la fixera pendant longtemps dans ses 15 ans.

Est-ce que Jésus a utilisé un détour pédagogique pour pousser la mère dans ses retranchements ou est-ce elle qui lui a ouvert les yeux sur ces chiens qui se tiennent après Israël ? Parce que c’est là qu’ils (se) sont placés ? Parce qu’ils ont intégré que leur place était là ? Je n’aime pas penser à un Jésus à qui une païenne ouvrirait les yeux, c’est ma lecture du texte. Je vois plutôt un Jésus qui invite la femme à une seconde lecture.

Peut-on imaginer un repas du Seigneur avec un premier puis un deuxième service ? Se représenter mentalement un repas où certains commensaux sont bien installés et d’autres comme sur de pauvres strapontins, ou en bout de table, ou pire…sous la table, à récupérer des miettes ?
Me revient la confidence d’un élève placé en famille d’accueil : au moment du repas, il y avait deux services. Le premier pour les enfants biologiques de la famille, le second pour les enfants placés. Grande tristesse. J’avais pensé : si la table était trop petite, pourquoi ne pas imaginer mêler les enfants, dans deux services ?

N’y aurait-il pas à manger pour tout le monde ?
Qui peut avoir part au repas du Seigneur ?
Le pasteur le rappellera au moment de la Cène : nous sommes tous invités à la table du Seigneur, le repas n’est ni réservé ou ni monopolisé par personne.
Il est bon de rappeler des évidences.
Mais ces évidences restent discutées encore. Comme si la parole du Seigneur était confisquée, qu’on l’avait figée dans une seule lecture, celle qui laissent les petits chiens à la porte.

Marion Muller-Colard a assuré la prédication autour du texte de la Genèse qui raconte la réconciliation entre Jacob et Esaü, avec cette jolie trouvaille de mot : passer de la frérocité à la fraternité.
Et de rappeler que la réconciliation peut demander du temps, qu’il est bon de prendre son temps pour devenir un frère, qu’on n’est pas un frère dès la naissance.
Il faut que Jacob « le talonneur » devienne Israël, « celui qui a lutté contre Dieu », pour qu’il soit capable de se débarrasser du trop-plein et de rendre à Esaü ce qu’il lui avait volé à travers la supercherie organisée par sa mère.
Il en devient capable car cette fois, après cette nuit de lutte avec cet inconnu, il a demandé, de lui-même, une bénédiction. C’était la condition.
Rendre la bénédiction, rendre la réussite et les biens acquis par ce subterfuge, rendre la prosternation normalement promise à son frère.
Et Esaü accueille cette réconciliation avec bienveillance : il n’a pas besoin, il a « assez ».
Le dernier moment fort de cette journée fut évidemment la lecture vivante de Bouche cousue, de Marion Muller-Colard, par la Compagnie le Gourbi bleu.
J’ai acheté le livre une semaine avant, et l’ai lu d’une traite. A la fin, j’avais comme une boule au ventre, un nœud sous le sternum, une sensation assez désagréable.

Affiche Bouche cousue
Un décor simple : une machine à laver, une chaise et une corbeille à linge pleine.
Présence incongrue devant l’autel.

Dans la famille d’Amandana, on lave, on nettoie, on rend propre, « le linge est mort ».
C’est l’histoire d’une gifle, celle infligée à Tom, un neveu rendu pétrifié par un repas dominical où chacun tient sa place, fixe.
Une gifle à 15 ans, ça peut tuer, plus que des mots peut-être.
Des notes de piano ponctuent les gestes, rendent l’ambiance figée. On perçoit le son du tambour du lave-linge qui tourne et rend propre. Une machine à effacer et à taire.

 

Et Amandana raconte, écrit ses 15 ans. Peu à peu, on se trouve plongé dans une histoire oppressante, de non-dits, d’émotions secrètes, de bouleversements étranges vécus par une adolescente qui cherche en vain une connivence avec sa sœur.
La comédienne parcourt l’église, nous parle depuis l’orgue, monte dans la chaire pour jouer Didon et Énée, ce fameux « projet pédagogique ».
L’éducatrice que j’étais a souri à cette évocation : combien de « projets » n’ai-je pas vécu au collège et combien de « porteurs de projet » ai-je rencontrés ?
Parfois, une commande institutionnelle ou une ligne de budget obligent à « faire » un projet avec les jeunes. On se donne le prétexte de les rendre « acteurs » et on remplit des rapports avec des « critères d’évaluation », tous ces mots qui éloignent de la vie authentique, avec les meilleures intentions du monde, et les plus maladroites aussi. Ça fait partie des codes à respecter.

Il y a Marc et Jérôme, les seuls personnages vraiment sympathiques et tendres de ce récit qui serre le cœur : accueillie telle qu’elle est, aucun point d’interrogation, mais du champagne, un anniversaire inventé, de l’écoute, de l’intérêt. Juste le cadeau d’une douce présence.

Elle aussi a pris une gifle à ses 15 ans, pour un baiser avec une fille, dans une relation qui n’en est pas une, qu’elle ne sait pas nommer d’ailleurs.

Après la gifle, quand Amandana fait le geste de la main de son père qui s’abat sur sa joue, il y a un silence interminable qui suit : on sent la violence du coup, la stupeur, l’immobilité immédiate, comme un arrêt sur image : le rejet et toujours pas de mots.
A la fin de la représentation, j’ai dit à la comédienne que c’était comme un camion qu’on se prenait en plein visage.
Quelque chose se fige et c’est d’une grande violence. Je me suis rendu compte que j’avais arrêté de respirer.
Il y a Maryline, la fille au pull torsadé rêvé, fantasmé : son sourire entendu, sa voix, quelque chose comme de la suffisance, de la « cool attitude », tout cela sonne de façon insupportable. Elle ne mérite pas Amandana. On a presque envie de le crier à Amandana, mais laisse tomber bon sang !! Tu vaux mieux que ça.

Dans la famille d’Amandana, c’est Lavomatic et vacances à Rimini. Maryline, elle, va au conservatoire et joue du violoncelle. Aujourd’hui, on dirait peut-être qu’elle fait partie des « populaires » au collège. Ces jeunes à l’aise qu’on aime, pour qu’ils ne nous détestent pas et pour éviter qu’ils ne lancent le chœur des sorcières contre nous. Un monde de ricaneurs qui fabriquent du froid.
Jusqu’au plus beau bracelet de la bijouterie qu’elle offre à Maryline. Encore une douleur infligée par un monde d’arrogants, qui rient au nez d’une jeune fille qui se trompe de codes.

Amandana est d’un autre monde, celui des émotions dans le ventre, des rêves, des jeux dans le miroir qu’elle interroge : est-elle une fille dont les seins apparaissent ou cet homme qui regarde une fille avec des seins ?
Veut-elle une autre peau ? un autre vêtement ?
Mais chez elle, les vêtements passent tous à la machine et sont repassés, c’est le gagne-pain familial. Ça sent le propre à tous les étages.

On entend la machine qui passe en mode essorage. Dans l’église, un son inattendu ! dérangeant, on se doute bien qu’avec ce traitement, oui, à la fin du cycle, « le linge est mort ».

Amanda, comme l’appellent Jérôme et Marc, écrit pour remettre cette histoire à Tom. Est-ce d’ailleurs son histoire ou bien celle de Tom ?
Par ce don, on se prend à espérer que Tom ne restera pas figé dans cet instant de la gifle pour un baiser à un garçon.
Et qu’Amanda aura enfin 30 ans.
Gabrielle Lamotte
30 septembre 2018

 

« Voici, ton roi vient à toi; Il est juste et victorieux »

Zacharie  9:9:  « Voici, ton roi vient à toi; Il est juste et victorieux »

le roi est arrivé, il se donne, il explique qu’être grand, qu’avoir des responsabilités, ne donne aucun privilège
c’est un roi qui s’abaisse….
je préfère dire un roi qui se met à la hauteur de…..

de celui qui ne sait plus trop bien
de celui qui marche un peu de travers

un roi qui se met à la hauteur
de ceux qui sont fatigués
de ceux qui n’en peuvent plus parfois
de ceux qui ont peur de ne pas y arriver
de ceux qui se trouvent trop petits ou pas assez bien

Jésus roi de paix et de justice
se met à la hauteur
de celui dont on ne comprend pas la langue,
de celui dont l’esprit est parti ailleurs,

il se met à la hauteur de celui qui voudrait bien que cela s’arrête,
de celui qui souffre dans son coeur et qui se demande quand cela va s’arrêter

Jésus se met à la hauteur de celui qui pleure et le relève.

il dit « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. » (Matthieu 11, 28)

alors ne vous privez pas de venir à la table du Seigneur.

Gabrielle Lamotte

Cène pour le culte du 3 décembre 2017

Ecoute, écoute

Ecoute, écoute, surtout ne fais pas de bruit
Dieu est parfois discret, ce n’est pas qu’il se cache, mais nous ne le reconnaissons pas toujours. Nous avons écouté Dieu il y a deux dimanches, présent dans le Buisson Ardent, une apparition spectaculaire!
Mais Dieu dans un léger souffle, il nous faut tendre l’oreille, faire silence nous-même, sinon nous pourrions passer à côté.
Le prophète Elie lui a été attentif, car il avait été prévenu que Dieu allait se manifester devant lui: « tiens-toi sur la montagne et l’Eternel va passer » lui avait dit le Seigneur. C’est dans le 1er Livre des Rois, au chapitre 19.
Ecoute IsraelOn appelle cela une « théophanie », c’est Dieu qui se montre, qui apparaît, qui se manifeste.
Certainement qu’Elie était très attentif et s’attendait à quelque chose d’extraordinaire, qui ferait intervenir les forces cosmiques, quelque chose d’impressionnant voire qui fait peur.
un Dieu dans un buisson qui se consume?
dans le Sinaï qui tout entier se trouve en fumée et tremble? (Exode 19) ?
C’est un très beau texte car Dieu fait comme s’il allait se manifester de manière grandiose, comme il l’a fait devant Moïse donc,

est-ce que ce serait comme pour Moïse, quand Dieu s’est montré dans le buisson?
ou bien comme dans le Sinaï qui tout entier s’est trouvé en fumée et tremblait quand Dieu donne les 10 commandements à Moïse? (Exode 19, 16-19) ?

mais non!
il y eut un vent fort et violent qui déchirait les montagnes et brisait les rochers; l’Eternel n’était pas dans le vent

 

et puis
il y eut un tremblement de terre; l’Eternel n’était pas dans le tremblement de terre.

et puis encore

Après le tremblement de terre, il y eut un feu; l’Eternel n’était pas dans le feu.

 

Dieu pourrait être dans le vent, le tremblement de terre, le feu, ça lui ressemblerait, ça fait penser à sa puissance, à sa force créatrice mais non: face à l’infiniment petit que nos sommes, face à Elie qui est à ce moment-là très découragé, il se manifeste autrement.
Elie le reconnaît de suite, il s’en rend compte,
car il va se cacher le visage dans son manteau, tellement c’est fort:

Après le feu, il y eut un murmure doux et léger (1 Rois 19:12)

D’ailleurs, il y a discussion à propos de la traduction de l’expression depuis l’hébreu: l’hébreu dit plutôt quelque chose comme « il y eut un bruit de silence ».
Mais qu’est-ce que c’est un « bruit de silence »?
Dieu tellement discret parfois, au coeur de nos vies, que nous ne l’entendons pas, nous ne le reconnaissons pas.
Et parfois peut être, cela nous décourage.
Alors ne faisons pas de bruit, pour entendre le bruit du silence de Dieu au coeur de notre coeur.

Vous connaissez certainement cette jolie phrase à propos de Mozart: «Quand on a entendu du Mozart, le silence qui suit est encore du Mozart.» 
Dieu, quand il a fini de parler et qu’il y a ce bruit de silence, c’est encore Dieu, ce bruit de silence.

 

AMEN

 

Gabrielle Lamotte, culte du 17 septembre 2017, église d’Ans

L’aiglon qui se croyait poulet

aigle et son aiglon dans un nidL’aiglon qui se croyait poulet, c’est un conte que j’utilisais dans mes ateliers philo au collège. Ça parlait. « Moi, quand j’étais à l’école primaire, on me disait:  t’arriveras jamais au collège. »

J’ai naturellement choisi ce conte pour la rubrique « histoire des enfants » lors du culte de dimanche dernier. Avec de quoi pour les enfants, avec de quoi pour les adultes, et un peu de Bible avec ça, parce qu’on est quand même dans un temple index.

 

Je vais vous raconter une vieille légende, on ne sait pas vraiment son origine:
Je pense que cette histoire pourrait venir de n’importe quel pays ou continent.
On raconte qu’un homme trouve un jour un œuf d’aigle. Comme il ne sait pas quoi en faire, il dépose l’œuf d’aigle dans la cour d’une petite ferme et puis…poursuit son chemin.
Dans la cour de la ferme, la poule découvre l’œuf et puis…elle fait son travail de poule: elle couve l’œuf avec ses autres œufs et…l’aiglon voit le jour quelque temps après, au milieu des autres poussins de la basse-cour.
Et il grandit avec eux.
Et en grandissant, le petit aiglon fait  comme ses frères et sœurs poussins:
Il cherche dans la terre des insectes pour manger, et il picore des graines, et il caquette même comme une poule.
Il vole aussi, oh, juste un petit peu, comme les poules et poulets le font: les plumes vont dans tous les sens et il ne décolle pas fort …et il ne vole pas loin, tout juste au bout de la petite cour de ferme. Après tout, c’est ainsi que les poules de basse-cour sont censées voler. Non ?
Et toute sa vie, c’est comme ça.
Les années passent. Et l’aigle devient vieux.  Enfin, je ne sais pas si on doit dire aigle ou poulet?
Un jour, il voit un oiseau, magnifique! planer dans un ciel sans nuage. Il est plein de grâce, il vole haut, c’est un vrai spectacle, il n’a même pas besoin de beaucoup bouger ses ailes. C’est vraiment beau!
« Quel oiseau splendide ! » dit notre aigle à ses frères et sœurs de la basse-cour… « Qu’est-ce que c’est ? »
« C’est un aigle, le roi des oiseaux » …caquette un poulet…. « Mais oublie ça. Tu ne seras jamais un aigle. »
Ainsi l’aigle n’y pensa jamais plus. Et il continua à picorer les graines par terre.
Ce n’était qu’un poulet de basse-cour, non?

J’ai commencé en disant que cette histoire elle pouvait se passer partout. Elle existe encore aujourd’hui.
Allez, on va dire qu’on a fait des progrès, par exemple à l’école:
On ne dit, enfin j’espère, à un enfant qu’il est un bon à rien ou qu’il est nul.
Ou alors on le lui dit autrement (et ça revient au même à la fin): il ne fera pas de grandes études lui! Non, ne te lance pas, c’est un trop gros morceau pour toi!
Tu veux devenir vétérinaire, ah mais non, trop difficile pour toi, et il y a beaucoup de concurrence tu sais. Et puis, il faut avoir l’esprit scientifique, tu l’as toi?
Ben voilà, tu as tout compris!

On fonctionne avec ces étiquettes:
Pas bon, pas assez fort, trop rêveur, pas assez ordonné
et j’en passe.Des étiquettes qu’on nous colle sur le front, des étiquettes invisibles, mais qui collent fort: vous savez, comme le sparadrap du Capitaine Haddock: ce sparadrap qui lui colle au doigt , dont il n’arrive pas à se débarrasser.
Et puis les étiquettes qu’on se colle tout seul sur soi, comme des grands, on est tellement habitué à fonctionner avec ses étiquettes, qu’on s’en met à soi-même.
On ne se sent pas assez capable de…, on n’est pas bon pour….on se sent indigne de…
Moi, c’est quoi mon étiquette ? Et toi ? Et vous ?
C’est un monde bien carré, bien cadré: chacun à sa place, on y est au départ, on ne bouge plus. Pas capable, pas assez bon. Chacun a sa place. La place que nous donne la société, on est d’accord avec ça, de toute façon, on n’est pas assez bons pour faire autrement, non?

Cette histoire d’étiquette, d’aigle qui croit être un poulet parce qu’il a été élevé comme ça, ça a commencé il y a très longtemps, vraiment très longtemps.
Ça a même carrément commencé dans la Bible. (Peut être même avant je suis sûre).
Le premier qui s’est mis une étiquette invisible sur le front, il s’appelait… Moïse.
Quand Dieu l’appelle pour l’envoyer vers Pharaon, Moïse répond: mais qui suis-je pour aller vers le Pharaon? je ne suis point un homme qui ait la parole aisée
Et Dieu doit le rassurer: « Je serai avec toi » (Exode 3 et 4) et aussi « va et je serai avec ta bouche, et je t’enseignerai ce que tu devras dire ».
Et Dieu doit encore supporter une autre réponse du même genre, par Jérémie, dont il veut faire son prophète (dans Jérémie 1:5): Jérémie refuse d’abord la mission en s’exclamant « Ah ! Seigneur Éternel, voici, je ne sais point parler; car je suis un enfant ».
Car déjà du temps de Jérémie, il y avait une étiquette, je pense, qui disait « un enfant ne peut pas faire de grandes choses »
Et Dieu encore une fois répond « je serai avec toi ».
Et il y a aussi eu Amos, « mais non, je ne suis ni prophète, ni fils de prophète »  (Amos 7) et là encore Dieu répond  » Va, prophétise à mon peuple d’Israël. »
Ce n’est pas qu’il n’a pas entendu la peur de Moïse, Jérémie, Amos, mais il ne croit pas en leur indignité. Il les sait capables !
Mais on a l’impression qu’il le cherche un peu quand même, Dieu, il va chercher ses orateurs, ses prophètes, ses représentants auprès d’un bègue, d’un enfant, d’un inexpérimenté…..
Dieu n’est pas allé chercher quelqu’un qui a fait des études supérieures, ni un diplômé de communication, ni un habitué des tribunes!
Vous savez quoi? Il a fait confiance, il a fait preuve de bienveillance, il a dit « je serai avec toi »!
Il a décollé l’étiquette
, que les autres nous ont collé dessus, que la société nous a collé dessus, mais aussi les étiquettes que nous-mêmes nous nous imposons. On est très bons pour ça, non. Pensez-y.
En ôtant ces étiquettes, ces « tu ne sais pas faire », « laisse faire les autres », il a offert à Moïse, à Jérémie, à Amos, mais aussi à Gédéon (lui, j’ai trouvé que c’était le plus couvert d’étiquettes!) de remplir une mission pour lui et pour le peuple d’Israël, les délivrer, prophétiser, les faire triompher des ennemis.

Il nous invite à préparer la venue du Royaume : quand le prophète Esaïe proclamait : « Préparez le chemin du Seigneur, Aplanissez ses sentiers », il ne s’adressait pas à des spécialistes, des géomètres, des gens formés à cela, dont c’est le métier.

Non, nous sommes tous appelés à cette mission de préparer la route au Seigneur : petits, tout jeunes, plus âgés, avec cette confiance à avoir, que si Dieu nous appelle, c’est qu’il nous croit capables, là où nous sommes.

Gabrielle Lamotte

7 mai 2017

Première Journée nationale de la Résistance 27 mai 2014

Il y a bientôt 3 ans, j’ai dépanné un élu et lui ai proposé quatre textes. C’était à l’occasion de la première célébration de la Journée nationale de la Résistance.

 

1
« Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. » C’est Manouchian qui écrit à sa femme, à quelques heures de son exécution, pour faits de résistance à l’ennemi.Le destin du résistant Missak Manouchian et de ses 23 camarades était scellé en ce funeste jour de février 1944. C’était l’Europe qui était assassinée, l’Europe à travers ses camarades, qui refuseront d’avoir les yeux bandés devant le peloton d’exécution, Manouchian lui-même d’origine arménienne, et Fontano l’Italien, Alfonso l’Espagnol, Elek le Hongrois, Rajman le Polonais, et tous les autres qui ont combattu pour une Europe libre, libérée de la haine et de l’oppression.Manouchian l’espérait: « Je m’étais engagé dans l’Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. »
Il y a des combats qui ne se terminent pas, ce sont les combats pour des valeurs, celles qui traversent les décennies, celles de Manouchian et de ses frères d’armes, ces valeurs qui nous commandent de rester des hommes et des femmes debout, pour défendre les idéaux de liberté et de paix dans notre monde aujourd’hui.Ce ne sont pas que de jolis mots, pour des discours un mardi de mois de mai.
Dans notre Europe, qui reste secouée si régulièrement par des soubresauts et des idées qu’on aimerait ranger loin dans notre histoire, cet esprit de résistance est un modèle dont nous avons encore besoin.

2
Aujourd’hui, la France célèbre pour la première fois de son histoire l’esprit de résistance.
L’histoire nous l’a montré: la liberté et la paix avancent souvent à travers des actes de désobéissance. Quand des valeurs universelles sont foulées aux pieds, l’homme a le choix, le dernier: accepter ou désobéir.
Pourtant, direz-vous, il n’a pas le droit de désobéir à la loi, l’école le lui a appris son enfance durant et, on l’espère, ses parents aussi: pas le droit de désobéir!Et pourtant! le devoir de désobéir! l’homme a le devoir de désobéir!

Qui a le droit de me dire qui j’ai le droit d’accueillir chez moi?
Qui a le droit de me dire ce que j’ai le droit de lire chez moi?
Qui peut m’empêcher d’écrire des poèmes?
Qui a le droit de me confisquer mon cerf-volant?
Qui a le droit de faire la liste des musiques que je suis autorisé à écouter?
Qui a le droit de me dire comment m’habiller?
Qui a le droit de substituer aux valeurs humaines celles des chiffres?
L’humain d’abord!

3
Aujourd’hui, la France célèbre pour la première fois de son histoire l’esprit de résistance. Il y a tout juste 70 ans, le Conseil National de la Résistance se réunissait, le 27 mai 1944, et dans une France qui luttait pour se relever et défendre la liberté et la paix, le CNR a pris le visage:de ceux qui ne cèdent pas, de ceux qui désobéissent parce que parfois désobéir est un devoir, ceux qui bâtissent le projet d’une France reconstruite,
ceux qui imaginent les bases d’une France qui va « survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain » pour utiliser les mots du résistant Manouchian à quelques heures de son exécution en février 1944.
La liberté et la paix ne seront jamais acquises: elles se vivent et se défendent dans les lieux institutionnels comme dans la sphère privée, l’école ou l’entreprise. Elles ne peuvent fonctionner toutes seules et doivent s’appuyer sur la démocratie et l’éducation, qui sont comme leurs remparts.Les remparts contre la barbarie, le CNR les avait préparés il y a 70 ans, quand elle faisait de l’école le creuset d’une élite de mérite, et non de naissance, et de la démocratie, l’outil pour bannir à jamais la division et rétablir les droits élémentaires des citoyens.

4
Il y avait Missak, le poète, Fontano le tourneur, Salvadori le mineur, Elek l’étudiant, et tous leurs camarades étrangers, ceux qui vivaient dans une France bouleversée et en crise, et se battaient pour le sol qui les avaient accueillis. Ces hommes et ces femmes, animés par un esprit de résistance sont morts debout, en défendant un idéal de paix et de liberté, des mots qu’on voudraient universels et résonnant avec une profondeur identique sous toutes les latitudes!Le prix à payer, la mort, pour défendre des valeurs: aujourd’hui, on se bat pour ces mêmes valeurs dans des régions qui nous semblent si lointaines.
Et pourtant, cette liberté, qui paraît ici acquise, installée, n’est pas une réalité immuable: l’histoire nous a trop souvent montrée que la liberté est un concept fragile, une réalité à défendre chaque jour. Rappelons-nous, c’est aussi cela le devoir de mémoire: la liberté et la paix se défendent chaque jour, en utilisant notre droit de vote, et se vivent chaque jour dans nos villes et nos quartiers, en accueillant l’autre, le différent, l’étranger, l’inconnu.

Gabrielle Lamotte-Steinier
un peu Belge, un peu Française